Anne-Marie Soulier, poète, traductrice

Il suffit d’un loquet qui choit
la lumière est en perce
là où poussaient les ombres

Bonsoir Lili bonsoir
la voix grêle des vieux
qui trinquaient le dimanche
était étrange et belle
ils te laissaient goûter leur vin

Ils te reconnaîtront

Le temps, qui nous avait réunis pour un projet superbe a hélas, fait son œuvre, et Anne-Marie nous a quitté. Ses poèmes, profonds, parfois mystérieux et si humains, eux, restent à jamais.

Nous avions inventé une heure de spectacle pour des voix, un petit orchestre, des peintures et ses mots, une histoire de « temps » qui passe, qui rêve…

Mots retrouvés dans les émissions pour Accent 4 auxquelles Anne-Marie a participé avec tant de passion, autour des femmes poètes ou de la poésie scandinave qu’elle était une des rares à savoir « traduire ».

Ce ne sont pas les coups des vifs
qui ont raison de nous
– les coups n’ont pas raison –

mais l’attente des morts
ceux dont l’absence nous aspire
ceux dont la voix éteinte
promet mille halos

(autrefois, toutefois,
mille âmes, mille abris)

 Née à Lunéville, Anne-Marie Soulier a longtemps vécu à l’étranger (Allemagne, Algérie, Norvège, Angleterre) avant de choisir Strasbourg, où elle enseigna l’anglais à l’Université Marc Bloch.

Elle est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes (Eloge de l’abandon, Patience des puits, Dire Tu…), de chansons, d’un conte musical (Gilgamesh), et a traduit un recueil du poète norvégien Øyvind Rimbereid (La Pluie en janvier).

Elle a participé régulièrement à des soirées de cabaret et à des séances de lectures, y compris dans des ateliers d’artistes, associant volontiers poésie, musiques, et arts plastiques.

Mini-entretien avec Anne-Marie-Soulier par Clara Régy

Vous évoquez la notion de « trace » laissée par les « pays perdus » : la formule est fort belle, mais est-ce cela l’écriture et plus particulièrement l’écriture « poétique » : lutter contre l’oubli (ou peut-être le manque) ? Est-ce cela pour vous ?

Oui – le manque ou la surcharge– est-ce la même chose ? Parfois. Trop de pays traversés, trop d’attentes formulées ou non, désappointées ou non, venant de moi, ou des humains autour de moi. La poésie s’est imposée à un moment de ma vie comme l’unique moyen de retenir, par-ci par-là– on ne peut espérer mieux – un moment fugitif déjà presque englouti par l’oubli. Non pas un événement : un moment. Non pas le fixer : le célébrer.
Quand nous avons quitté l’Allemagne pour l’Algérie, j’avais huit ans, j’ai entendu ma mère dire aux voisins entre deux adieux : « C’est dommage, elle va oublier tout son allemand ». Il m’a pris une sorte de rage, j’ai ramassé un grain de gravier dans l’allée du jardin, je l’ai mis au fond de ma poche en pensant très fort : « Non. Stein. Der Stein. Je n’oublierai pas ». Le caillou s’est perdu, non le mot, non le geste. Le poème est un geste, les mots en témoignent.

La poésie « forme de traduction du langage courant », pouvez-vous nous éclairer davantage sur cette mystérieuse assertion ?

Célébrer le moment, comme on regarde l’eau d’une pierre précieuse devant la fenêtre : pierre méconnue par le quotidien, révélée tout à coup par l’œuvre du regard. La poésie tâche de rendre compte de ce moment, avec les mots de « tous les jours » (quoi de plus beau que « tous les jours » ?). Pour cela elle méprise le bruit des mots ficelés d’avance comme un emballage de pâtissier. La vie est simple, il faut la vivre avec simplicité. Pour être intelligible, elle a besoin d’air, de soleil, de ciel, non d’éther, de soleil et autres firmaments.

Cette question vient alors se glisser ici : d’où vient votre relation aux langues étrangères voire même étranges ?

Beaucoup de valises dans des pays divers, depuis l’enfance et bien au-delà. Beaucoup de mots à apprendre, de comportements à comprendre, différents ou même proscrits d’un pays à l’autre. Beaucoup de regards hostiles à mes maladresses, de mots voulant blesser, exclure, chasser. Mais aussi la bonté des voix graves, des sourires, des bras.
La langue étrangère est une piste vers le secret que quelqu’un d’autre a, peut-être, découvert avant moi. Plus elle est « rare » (par exemple le norvégien et ses dialectes), plus elle est un refuge pour ma propre étrangeté, un refuge extraordinaire, comme sucer son pouce dans le noir, ou lire un livre défendu.
Il y a forcément un langage commun à toutes les langues. Traduire, c’est tâcher d’y aller. Les mots savent. On peut s’aider en allant de l’une vers l’autre. Souvent le français ne se présente pas d’emblée. Cela aussi fait partie du mystère.

Vous laissez entrevoir une forme de joie et même davantage « une vraie source de consolation » lorsque la poésie rencontre « d’autres formes d’art », pouvez-vous alors nous ouvrir à vos expériences personnelles ?

Oui, oui, le ravissement d’être choisie – non pas moi, mais un poème, une page, une trace qui n’est déjà plus moi – par un musicien ou un peintre, pour une lecture ou une œuvre à venir, un enfant de couleurs ou de sons. La confiance accordée et reçue. Des brindilles et des cailloux apportés ensemble.

Et pour terminer si vous le voulez bien : un petit jeu. Pouvez-vous définir la poésie en trois mots essentiels ?

Pour vous taquiner je dirais bien : Silence – silence – silence… C’est là qu’on entend tout… Chut !

 

Recueils publiés :

  • Eloge de l’Abandon, Chambelland, Paris, 1994, Prix de la ville de Colmar 1994.
  • Bouche, ris ! recueil de textes sur des huiles de Marie Jaouan, mis en musique pour chœurs d’enfants par Coralie Fayolle, créé en avril 1997 à la Cité de la Musique de Paris.
  • Patience des Puits, Éditinter, 1998.
  • Dire tu, éd. Lieux-Dits, Strasbourg, 2003.
  • Je construis mon pays en l’écrivant, et Carnets de doute et autres malentendus, livres d’artiste avec le peintre Germain Roesz, éd. Lieux Dits, 2007.